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« Ils n'ont rien vu », vraiment?

Pourquoi des familles entières « ne voient pas » une violence qui se passe pourtant sous leurs yeux ?


Le psychanalyste René Kaës a une réponse : le pacte dénégatif. Un accord inconscient, jamais formulé, jamais signé, par lequel les membres d'un groupe s'allient pour maintenir hors de leur conscience ce qui, s'il était pensé, détruirait leur monde tel qu'ils le connaissent.

Ce n'est pas un complot. C'est pire : c'est un mécanisme psychique collectif, aussi puissant qu'invisible, qui transforme le silence en architecture. Qui rend la transgression impensable avant même qu'elle soit innommable.

Dans les familles où se perpétuent des violences intrafamiliales, ce pacte opère à plein. Ce n'est pas seulement la victime qui se tait. C'est le groupe entier qui n'a pas les pensées, parce que le système les a confisquées avant qu'elles ne se forment.

Dans ces familles, il existe souvent ce que Kaës nomme le « su non su » : quelque chose qui est perçu à un niveau, et simultanément recouvert à un autre, avant même d'avoir pu être formulé. Une gêne fugace vite écrasée. Un malaise qui ne devient jamais question. Une conscience qui affleure, et que le pacte referme aussitôt, comme une eau qui se referme sur une pierre.

C'est précisément cette zone grise qui rend le pacte dénégatif si difficile à juger moralement, et si difficile à démanteler cliniquement. Car entre « ne pas savoir » et « ne pas vouloir savoir » se trouve tout un continent psychique que ni la morale ordinaire ni le droit ne savent vraiment traverser.

La vraie question n'est pas « saviez-vous ? », c'est « aviez-vous le droit de ne pas savoir ? »

Cette même question qui interroge la frontière entre l'ignorance subie et l'ignorance choisie, ou plus précisément, l'ignorance arrangée.

La question « aviez-vous le droit de ne pas savoir ? » introduit alors une responsabilité sans culpabilité consciente, ce qui est philosophiquement très inconfortable. Elle dit : votre ignorance n'était peut-être pas un état, mais un processus. Et ce processus a eu des conséquences réelles sur une victime réelle. Ce qui moralement, ne peut pas rester sans réponse.


Joanna Bermond


 "Cette réflexion fait partie de l'univers de STRATES, mes chroniques à paraître."

 
 
 

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